Ecrire au féminin 2014

Ici et maintenant.

 

Une nuit blanche qui s’achève.

J’ai décidé que ce serait la dernière.

Je meurs tous les jours un peu plus sous la pression. Mes nuits sont foutues et je passe mes week ends à regarder ma montre, à essayer de dompter ses aiguilles, en vain. Le lundi arrive toujours trop vite. Et avec lui, l’humiliation.

Je l’ai voulu si fort ce boulot ! Quelle fierté de rejoindre ce groupe de presse ! Après plusieurs mois de recherches, on me donnait ma chance, on reconnaissait enfin mes compétences.

C’est en tout cas ce que je croyais.

Aujourd’hui, j’ai bifurqué vers une autre hypothèse. Plus vicieuse.

Je pense qu’on a choisi mon physique.

Au début, je ne voyais aucun mal à ce que ma coupe de cheveux, mon élégance, mes yeux bleus alimentent les discussions autour de la machine à café. Loin de me gêner, ces compliments me flattaient. Mais au lieu de s’espacer avec le temps, ces marques d’intérêt sont devenues de plus en plus appuyées et même vulgaires. Mon arrivée déclenchait des sifflements et des petits raclements de gorge pas très discrets.

J’aurais pu en parler à ma hiérarchie si le harcèlement le plus angoissant n’était pas venu d’elle-même. Les coups d’œil étaient plus lourds, plus précis. On me replaçait une mèche rebelle, on lissait ma chemise en pleine réunion. Je devais m’asseoir à ses côtés, son bras trouvait très vite mon coude et sa cuisse passait son temps à irradier mon genou tremblant.

J’ai commencé à perdre le sommeil aux premiers MMS. Je recevais des photos de moi au dessus du bac à photocopieuse, sortant des toilettes, ou la tête dans les mains en salle de repos. Et de ce qui devait appartenir à mon bourreau. Les jambes écartées, son sexe exposé. Anonymes les MMS.

J’en ai parlé à deux collègues. Leur absence d’étonnement m’a fait penser que je n’étais pas le premier cas de harcèlement de la boîte. Ils m’ont conseillé de bien réfléchir. Les syndicats étaient aux aguets, la loi serait de mon côté mais je perdrais tout ! Rappelé que la Presse était un petit milieu, qu’il faudrait que je change de voie. Qu’il valait mieux que je patiente, que « ça » passerait.

Aucun soutien dans mon propre foyer non plus. On ne me croyait pas. Pire, on me soupçonnait même de provoquer cette situation.

J’ai alors fermé mon col et choisi des vêtements plus larges. Pour me flouter, pour disparaître.

Mais ça n’a pas marché.

Tous les prétextes étaient bons pour qu’on se retrouve tous les deux. Un papier à corriger, un article à illustrer et je me retrouvais dans son bureau.  Je sentais sa main descendre le long de mes reins en même temps que je me raidissais. Je détestais l’indifférence de mes collègues mais je me haïssais encore plus.

 

Mais ce matin, tout est différent.

Le jour s’est levé sur la meilleure décision que j’ai prise depuis longtemps : j’arrête tout.

Chacun des mots que j’ai écrits m’éloigne de ce cauchemar, je reprends vie.

Je vais monter une dernière fois dans ces bureaux, poser ma lettre de démission et repartir. Propre.

 

Elle entre dans l’ascenseur et les portes se referment.

Je perds mon assurance et mes yeux glissent sur le sol de ma cage et sur ma lettre piétinée.

Sa main quitte le bouton stop pour agripper ma cravate.

Elle me dit qu’elle me veut ici et maintenant.

 

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